Des énigmes biaisées ?

Dans le cadre du Plan Académique de Formation, je propose aux enseignants inscrits au parcours hybride « Ludification des apprentissages et escape game », un temps réservé au décryptage d’une énigme avant la phase créative de leurs jeux d’évasion pédagogiques. Cette activité réflexive permet, outre le passage au crible de l’énigme, d’en identifier les biais de résolution puis de conception. A l’origine, cet exercice a été proposé lors du webinaire Studio Péda organisé par la Dane de Nancy-Metz.

Cette étape me permet de faire le lien entre les apports méthodologiques (définition d’une énigme, une énigme est…/ une énigme n’est pas…, comment créer une énigme, recommandations, procédure de création, points de vigilance, familles d’énigmes illustrées d’exemples) et la phase pratique au cours de laquelle les stagiaires manifestent souvent des difficultés à concevoir leurs énigmes par manque de culture ludique.

Les idées ne manquent pas sur Internet et il est facile de trouver l’inspiration, mais encore faut-il que l’énigme se prête à nos attentes. L’adaptation pédagogique d’une énigme « ludique » n’est pas toujours aisée.

Hérité du mot latin aenigma, lui-même issu grec ainigma, le terme « énigme » évoque, dans un sens actuel courant, une sorte de jeu d'esprit dans lequel il s'agit de résoudre un problème posé au moyen d'indices, d'allusions, de métaphores ou de paraboles.

On peut alors décliner des centaines de situations différentes et poser ces énigmes sous forme de charades, devinettes, rebus, problèmes divers et variés.

On parle d'« énigmes »dans le sens de « mystères » lorsque l'on souhaite faire mention de problèmes non résolus, scientifiques, des questions restées sans réponses, dans le domaine historique entre autres. 

L’énigme, suppose que, partant de données a priori obscures, celui qui s’y trouve confronté peut la résoudre au terme d’une série d’opérations destinées à « donner, construire, faire émerger » un sens.

Source : Traces, Enigmes, Problèmes : Emergence et construction du sens. Les Journées de Rochebrune 2006.

  1. Cadrage de l’activité

Il s’agit d’/de :

  • Identifier les biais de compréhension, de résolution et de conception de l’énigme, plus généralement les biais cognitifs se dissimulant dans une énigme,
  • Identifier les éléments perturbateurs, de ceux à conserver,
  • Proposer des améliorations (dans la conception de l’énigme) et des remédiations (ou coups de pouce) possibles.

Trois questions sont affichées à l’écran avant le test de l’énigme des carrés :

1. Qu’avez-vous pensé de cette énigme ? (niveau de difficulté, est-elle abordable ?)

2. Qu’est-ce qui vous semble pertinent ? (éléments à conserver)

3. Qu’est-ce qui vous a gêné, perturbé ?

Avant tout, précisons que cette énigme n’est pas une création personnelle. Elle provient du site enigmefacile.fr, donc supposée « facile » mais à mettre entre guillemets. Vous l’avez d’ailleurs peut être croisée à l’identique ou sous une autre forme, dans un ouvrage, sur les réseaux sociaux. Le jour de la formation, un collègue sur les quinze participants a trouvé la solution dans le temps imparti (soit 3 minutes avant l’affichage du « game over »).

Rejouer ou obtenir la solution

2. Recueils des avis après résolution

  • L’absence de consigne : par définition, une énigme n’est pas un problème accompagné d’une consigne, et pourtant des indices permettent de la retrouver (le carré noir et le « ? »). L’objectif est de montrer une consigne « déguisée » possible (combien de carrés ?).
  • L‘image d’arrière-plan constitue un élément perturbateur, volontaire dans ce cas précis tel une mise en abyme.
  • Les carrés de couleurs dans le grand carré noir. Les couleurs ont-elles une utilité ? La réponse est non. Cet effet vise à rendre l’ensemble harmonieux et sert de perturbateur à la perception de l’énigme, à la réflexion à mener, à semer le doute entre « ne croire que ce que l’on croit » ou « ne voir que ce que l’on croit », à agiter les pupilles.
  • Le temps de résolution ? Est-il suffisant ? Trois minutes avant le « game over ».
  • Les coups de pouce : une consigne soit le « ? » indique où saisir la réponse. L’affichage du code fournit un élément de compréhension supplémentaire pour trouver la réponse (on attend ici un code  numérique).
  • Le crayon = un autre coup de pouce. Il permet au joueur de tracer, pointer, marquer, entourer ? Quoi ? Des carrés !

3. Améliorations possibles pour une énigme efficace

Les suggestions des collègues :

  • Proposer d’autres coups de pouce : par exemple les trois formes de carrés visibles dans la solution ? Du plus petit au plus grand. Les rendre déplaçables pour identifier les trois unités de carrés ? 
  • Pour les plus jeunes : ajouter la consigne Combien de carrés ? Mais on sort du cadre de l’énigme.
  • Retirer le fond pour mieux présenter l’énigme et permettre sa compréhension.
  • Une couleur identique par carré.

4. Tentatives d’explication

Cette courte activité permet de prendre conscience des biais naturellement introduits ou induits dans une énigme, et de mettre des mots sur les blocages possibles s’expliquant par un manque d’aptitude ou de réflexe à « sortir du cadre », ou le fait de ne pas se limiter à nos habitudes de pensée ni à ce que l’on pense savoir.

4.1 Définition

Un biais cognitif est un mécanisme utile et nécessaire, un filtrage qui nous permet de former des jugements ou de prendre des décisions quand on n’a pas le temps ou les moyens d’analyser toutes les informations disponibles.

Un biais cognitif est une distorsion dans le traitement cérébral d’une information.

4.2 Origine des biais

La rapidité de parole et d’action : pour des raisons de rythmes de vie, d’hyper-sollicitations, nous sommes souvent trop rapides dans l’expression d’un avis, d’une opinion, d’une action. Notre système 1 de la pensée nous pousse automatiquement (et inconsciemment) à émettre un avis sans davantage de réflexion, contrairement au système 2 dit algorithmique, qui décompose le raisonnement et dont l’esprit se rapproche de celui du scientifique (voir les travaux de Daniel Kahneman : les deux vitesses de la pensée).

Notre pensée a deux modes ou vitesses :

  • Le mode 1 est rapide et intuitif. Il conduit souvent à la bonne réponse et nous y avons constamment recours.
  • Le mode 2 est lent. Il demande des efforts et nous n’y avons pas volontiers recours.

Le manque de connaissances : inévitablement, nous ne pouvons pas connaître tout sur tout.

Le manque d’analyse : nous nous contentons d’une connaissance superficielle sur certains sujets. Par conséquence, nous sommes bloqués sur ce que nous pensons connaître.

Selon Buster Benson, nous utilisons les biais cognitifs lorsque :
1. Il y a un trop grand nombre d’informations à traiter.
2. Nous avons besoin de donner du sens au monde qui nous entoure.
3. Nous avons besoin d’agir vite.
4. Nous avons besoin de mémoriser des choses pour plus tard.

Source : Découvrez les biais cognitifs – Exercez votre esprit critique. Openclassroom

4.3 Etre face à une énigme

C’est impossible !

Réponse spontanée et courante de joueur. Ce raisonnement est caractéristique des biais cognitifs.

Dans une situation de jeu, nous devons effectuer des choix. Nous rejetons des possibilités pour en embrasser d’ autres. Certaines décisions font l’ objet d’une analyse en pesant le pour et le contre lorsque le temps le permet, mais la plupart se prennent instinctivement, sans même vraiment y réfléchir. Cette rapidité d’action nous induit en erreur : un choix instinctif ne constitue pas toujours une réponse rationnelle à l’ intention de départ. Ces erreurs de jugements sont plus connues sous le nom de « biais cognitifs »

La difficulté pour le joueur est de réfléchir à tout ce dit l’énigme et à tout ce qu’elle ne dit pas. Parfois, le solution est beaucoup plus simple qu’on ne pourrait le supposer, mais rien y fait, on bloque ! La précipitation sur la première idée venue nous enferme aussi dans notre raisonnement. Le joueur doit comprendre ce que l’on attend de lui.

Le principe de résolution doit transparaître parmi les différents éléments mis à disposition sans être évoqué explicitement, et en l’invitant à chercher. Il doit comprendre le comment et le pourquoi. Enigme tronquée, biaisée, peu importe le terme utilisé, elle doit être solutionnable au risque de rester un mystère.

Énigme ne rime pas avec complexité (dans ce cas précis, effectivement)

Il s’agit d’amener le joueur à comprendre le fonctionnement intrinsèque d’une énigme, à comprendre l’implicite (ce que l’énigme ne dit pas) et l’explicite (ce que dit l’énigme ou élément extrinsèque). Là aussi, quelques prérequis sur comment lire une énigme peut être judicieux avant de proposer des énigmes plus complexes aux élèves.

Ce que vous imaginez ou ce que votre esprit tordu imagine, ne sera pas nécessairement perçu par vos joueurs comme vous l’espériez. Une grande part à la subjectivité demeure. Avoir conscience des biais cognitifs du concepteur et du récepteur est déjà un bon point de départ, pour ensuite mieux présenter l’énigme et le rendre plus efficace et compréhensible. Nos décisions sont imperceptiblement, mais assurément, façonnées par nos processus mentaux, de même que par tout ce qui nous entoure.

« Ce qui est posé comme énigme, soit par l’émetteur soit par le récepteur d’un message, possède toujours deux faces, dont l’une est exposée et l’autre supposée « voilée ». (source : Traces, Enigmes, Problèmes : Emergence et construction du sens. Les Journées de Rochebrune 2006).

4.4 Des biais et des énigmes

« Notre cerveau est un organe formidable, malheureusement il est loin d’être parfait et les études sur son fonctionnement (sciences cognitives) le démontrent à foison. 

Confronté à des problèmes, il a mis en place des stratégies pour les résoudre, notamment des raccourcis de pensée qui sont spontanés et inconscients. Souvent très utiles, ces raccourcis peuvent parfois nous faire mal interpréter les choses. Ils sont également des leviers privilégiés pour ceux qui voudraient orienter notre interprétation  » (source). 

Quelques biais potentiellement présents dans une énigme (liste non exhaustive et évolutive selon le type d’énigmes) :

  • Le biais de cadrage : nous nous laissons influencer par la manière dont une information est présentée et ne prenons pas souvent le recul pour la considérer autrement.
  • Le biais d’ancrage : nous donnons une importance accrue et peut-être exagérée à la première information que nous recevons sur un sujet. Si un point d’ancrage (un chiffre, une idée , une image, etc) nous est donné avant une question, nous allons automatiquement et inconsciemment baser notre réponse sur ce point.
  • Le biais de généralisation : nous formons rapidement un jugement à partir de quelques éléments qui ne sont pas forcément représentatifs.
  • Le bais de Dunning-Kruger : notre tendance à surévaluer notre confiance dans un domaine que nous ne connaissons pas bien. L’inverse est vrai, ceux qui maîtrisent bien un sujet émettent souvent des doutes sur l’ampleur de leur connaissance du sujet.
  • Le biais de confirmation : notre tendance à remarquer et préférer les arguments qui vont dans le sens de nos croyances.
  • Le biais de complexité : il repose sur la croyance que les choses compliquées sont préférables aux choses simples. Nous avons tendance à accorder plus de crédit aux solutions alambiquées, car nous associons la complexité à une forme de sophistication.

À la découverte des biais cognitifs – le jeu de 52 cartes UX

Identifier les biais cognitifs peut se faire par l’intermédiaire du jeu et du kit proposé par Laurence Vagner et Stéphanie Walter sous licence CC BY-NC-SA 4.0. 

5. Esprit énigmatique, esprit critique

Pour résoudre une énigme, il est nécessaire de faire abstraction des idées reçues qui nous viennent spontanément à l’esprit et d’adopter une pensée critique. Cette dernière désigne la capacité intellectuelle qui permet de raisonner correctement, de tirer des conclusions qui ne soient pas prématurées mais réfléchies et étayées par des arguments.

Les biais cognitifs sont inévitables car ils se déclenchent de manière automatique, ce sont des raccourcis mentaux existants en raison de nos limitations cognitives. Les biais cognitifs liés au jeu de manière générale sont des pensées erronées, des erreurs d’appréciation ou de jugement liées à la présence du hasard, de subjectivité dans ces jeux. Tous les joueurs y sont sujets, mais à des degrés divers.

Lors de la mise en œuvre d’un jeu d’évasion, vous favorisez la rapidité d’action des joueurs et donc leur sensibilité aux biais cognitifs. Les biais cognitifs sont fortement influencés par nos connaissances communes et sont donc culturels. Ce qui peut nous paraître logique et évident peut l’être moins pour une personne venant d’une culture différente. Par conséquent, l’ouverture au monde et la confrontation d’idées peut contribuer à nous faire prendre conscience des biais qui nous guettent.

Le concepteur, avec sa culture ludique, ses compétences et ses savoirs, a introduit des biais dans son énigme. Il a produit une énigme pour d’autres et il doit en vérifier sa faisabilité auprès du public visé. Il faudra aussi accepter de remodeler une énigme plusieurs fois, de revenir parfois en arrière. Rien n’est acquis lors des différentes sessions d’un jeu d’évasion. Personne n’est épargné par les pièges des biais cognitifs, pas même vos énigmes !

Rassurons nous :

  • Les biais cognitifs sont difficiles à déceler, un peu comme le sont les illusions d’optique. Il faut les vivre pour bien les comprendre. Les biais cognitifs peuvent brouiller les pistes et donc les énigmes malgré toutes vos bonnes intentions de départ.
  • Le jeu permet (-trait) un apprentissage actif favorable à une plus grande rétention et une plus grande compréhension de l’ information présentée.

Trouver la réponse à une énigme nécessite un effort. Il faut prendre le temps de la réflexion, à plusieurs celle-ci est facilitée. Il est par conséquent plus facile (et souvent plus agréable) de se fier uniquement à notre propre intuition.

Cette réflexion générale peut constituer le départ à la création d’un jeu d’évasion pédagogique, et surtout faire prendre conscience de ce qui se cache derrière toute énigme. Objectifs pour les élèves : apprendre à (dé)jouer les biais cognitifs et leur faire prendre conscience de l’effet caché des biais cognitifs dans les énigmes.

6. Quelques lectures et vidéo

Quels mécanismes intellectuels entrent en jeu ? Alain Michel. Canoprof

Biais cognitifs : quand notre cerveau nous jouent des tours, KnowledgeOne

Codex des biais cognitifs 2016, Penser critique. A retrouver ici.

Guide pratique des biais cognitifs | Raccourcis

Objets impossibles ou serpents tournants : comment les illusions d’optique trompent votre cerveau. France culture

Les biais cognitifs – Interview d’Albert Moukheiber | La Fabrique de l’ignorance | Arte

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