Publié dans CDI, Ludification

Créer une ludothèque au CDI

Au sein des bibliothèques et médiathèques fleurissent désormais des ludothèques d’exception, à rendre jaloux plus d’un joueur de jeux de société ou tout « ludoaddict » avéré.

L’année dernière, lors de la restructuration du CDI du lycée, une réflexion a été conduite sur la création d’une ludothèque, non pas par effet de mode – cette approche avait d’ores et déjà été amorcée dans mon établissement précédent (un collège en zone rural) – mais dans une optique de continuité et en guise d’expérimentation. En effet, d’après mes observations et échanges avec des collègues professeurs documentalistes, le jeu de manière générale est moins présent en lycée.

Le covid est arrivé et le projet de ludothèque mis en carafe, avant d’être repris, officialisé et concrétisé en mars 2022.

Cette série d’articles s’intéresse à la place du jeu au CDI et au rôle du professeur documentaliste dans la création, la gestion, la promotion et la valorisation d’un fonds ludique, en s’appuyant sur l’expérience entreprise dans mon lycée.

En route pour le premier épisode.

Titre repris et extrait du webinaire « Le professeur documentaliste et le jeu au CDI »

[épisode 1 : pour une ludothèque bien pensée et réfléchie]

  1. Le point de départ ou l’heure des constats

Il faut bien partir de quelque chose pour tendre vers

Au lycée, les jeux de société sont uniquement accessibles au foyer des élèves et à l’internat ; délaissés pour la majorité d’entre eux car détériorés ou avec des éléments manquants. Certains sont jugés trop classiques… Bref, rien de très vendeur pour les élèves. Le jeu perd de son attractivité, et pourtant ce n’est pas l’envie de jouer qui leur manque. Les lycéens ont de vraies attentes.

A mon arrivée en septembre 2018, il n’y avait pas l’ombre d’un jeu de cartes au CDI. La place du jeu en lycée serait alors réduite à une activité de loisir, attribuée à des lieux de vie spécifiques et exclusivement réservée aux temps extra-scolaires ?

Au foyer tu joueras

Dans mon établissement d’exercice précédent, un fonds de jeux dit pédagogiques avait été acheté en concertation avec les collègues dans le cadre de l’accompagnement personnalisé (maths-français-anglais). Pas de boîtes de jeux de société à l’horizon, mais l’émergence de situations pédagogiques incluant le jeu. Nous avions même fait créer un Time’s Up grandeur nature aux élèves de sixième, en guise de révision de fin d’année.

Une fois les années « collège » terminées, serait-il devenu inopportun de jouer ? Le jeu de société serait-il une activité ringarde, dédiée au cadre intra-familial et à la sphère amicale ? J’ai voulu en avoir le cœur net et surtout (re)mettre le jeu au centre des échanges, (re)créer du lien après ces deux années en dents de scie, susciter de la curiosité chez les élèves, et voir s’il est possible de les débrancher momentanément de leur portable aussi.

2. Des mises en œuvre timides en établissement

La pratique régulière commence seulement à être considérée comme un outil d’accueil et de formation à l’autonomie de l’élève. Déjà bien avancée dans les médiathèques et les espaces de lecture publique, cette réflexion s’amorce dans notre profession et fait écho à des problématiques propres aux espaces documentaires en milieu scolaire : identité du document et son hybridation croissante à l’ère numérique, place des compétences psycho-sociales et collaboratives dans les apprentissages scolaires. On observe des mises en œuvre timides dans certains CDI. 

Source : Inter CDI n° 280-281, septembre-octobre 2019.

En établissement scolaire, on observe davantage un usage informel en clubs, sur le temps méridien, au foyer, et par conséquent un usage restrictif de jeux « sérieux » à des fins disciplinaires.

Pourtant, depuis une quinzaine d’années, le jeu connaît un véritable âge d’or éditorial et devient un loisir intergénérationnel grand public.  Le jeu de société est victime de son succès ; un effet renforcé avec l’arrivée du covid. Des salons du jeu se dessinent de plus en plus le paysage ludique, par exemple le salon Ludinam de Besançon (mai 2022). Il faut promouvoir le local 🙂

Le jeu comme le livre permet de se divertir, d’apprendre, de partager, de s’amuser, de s’enrichir. Il constitue une ressource.

3. Quels peuvent être les freins à la constitution de ludothèques scolaires ?

Ces difficultés de mises en œuvre du jeu libre en établissement scolaire peuvent s’expliquer par :

  • Des possibilités pédagogiques du jeu très transversales,
  • Les limites incertaines entre scolaire / périscolaire,
  • L’inscription du jeu dans les programmes (seulement dans les programmes limitatifs de français Tle Bac pro : Le jeu : futilité, nécessité. Contrairement au cycle 1 : Jouer et apprendre)
  • Les contraintes matérielles et logistiques,
  • Le coût,
  • Les craintes liées à un manque de culture ludique, d’expertise, de formation,
  • Les possibles phénomènes de disparition de jeux de société,
  • Des représentations négatives du jeu ou idées reçues persistantes, 
  • Des freins idéologiques (programmes scolaires trop chargés pour permettre l’expérimentation de nouvelles approches pédagogiques ; peur du regard des collègues, des parents d’élèves, voire des élèves eux-mêmes ; crainte de voir changer leur rôle ; absence d’intérêt porté au jeu ou incompatibilité supposée du jeu avec l’enseignement ; crainte d’introduire des valeurs qui ne sont pas compatibles avec le système scolaire (publicité, apprentissages associés à des récompenses, apprentissages associés à du divertissement, apprentissage sans effort…) ; risque de rencontrer des résistances parmi les apprenants eux-mêmes ou de ne susciter que leur ennui…).

4. Le jeu au CDI, quels contextes d’usage ?

Ces difficultés et freins soulevés, comment penser l’introduction du jeu au CDI ? Deux situations sont à envisager pour le professeur documentaliste : 

  • Proposer des jeux en lien avec les différents dispositifs comme en l’AP au collège par exemple. Le jeu est ainsi au service des apprentissages -> cf. Le jeu en classe (CESC,AP, EMC, EMI, histoire, maths…).
  • Penser le jeux de société comme un objet culturel à part entière au même titre que le livre -> on parle alors de jeu libre.

Vont se côtoyer au CDI différents types de jeux selon des besoins à identifier : jeux libres, jeux  structurés.

  • Jeux libres (apprentissages informels) : le sujet choisit quand et comment il joue, dans un cadre temporel et spatial imparti. L’enseignant n’assure aucun guidage direct. Cela implique pour le professeur documentaliste de penser les temps, l’organisation et l’aménagement des espaces.
  • Jeux structurés (apprentissages formels) : l’enseignant initie le jeu en vue de faire acquérir explicitement des apprentissages spécifiques. Tout en conservant son aspect ludique, le jeu structuré comporte et sert des objectifs d’enseignement –> utiliser des jeux en classe ou créer des jeux pour la classe.

Dans le cadre de la création d’une ludothèque, les jeux libres impliquent pour le professeur documentaliste de réfléchir :

  • aux temps disponibles : temps scolaires, périscolaires, extrascolaires (récréations, pause méridienne, heures banalisées dans l’emploi du temps, accès aux élèves internes, club),
  • à l’organisation et l’aménagement des espaces (mobilier spécifique ?), 
  • aux repères explicites (classement, signalétique),
  • à la diversité du matériel et de l’offre proposée (variété des jeux) : compétitif, coopératif, en duo, solitaire. Des jeux réflexifs, d’ambiance, de mime. Durée des jeux. Âge. Niveaux : débutant, intermédiaire, expert,
  • au budget alloué et avec quel prestataire commander,
  • au catalogage des jeux et leur accès (libre, indirect ?),
  • au prêt des jeux,
  • aux conditions d’utilisation et aux règles de comportements des joueurs (charte du joueur au CDI),
  • au rangement, à la vérification du matériel,
  • aux partenariats avec des médiathèques, ludothèques,
  • aux actions de promotion des jeux,
  • à la charge de travail qui s’ajoute à vos tâches habituelles.

Une séance de jeu libre peut rapidement dégénérer et produire des effets contraires à ceux attendus. Ne pas oublier :

  • la contrainte indéniable du volume sonore,
  • la création de plusieurs espaces de jeux (quand c’est possible) à adapter selon les types de jeux (ambiance, duo, mime, etc) ? L’élément le plus difficile à gérer selon moi,
  • un planning d’inscription hebdomadaire pour éviter une trop forte concentration d’élèves au CDI ?

5. Avant de se lancer…de l’importance de définir des objectifs

Le professeur documentaliste maître d’œuvre de l’organisation des ressources documentaires de l’établissement et de leur mise à disposition.

Créer une ludothèque, ce n’est pas interdit, alors pourquoi s’en priver ? Et c’est fun ! Mais pas sans avoir clairement identifié des objectifs pour pouvoir :

  • en rendre compte dans votre bilan d’activité par exemple,
  • argumenter vos choix lors de sa création,
  • expliquer votre démarche lors d’échanges avec vos collègues, l’adminsitration,
  • et intégrer ce formidable projet dans la politique documentaire de l’établissement tant qu’à faire.

Constituer une ludothèque relève d’une démarche intentionnelle, pour :

  • Inscrire le jeu en tant qu’objet documentaire et d’apprentissage, par la mise en œuvre d’une politique d’acquisition et d’une politique ludique* dans une démarche globale d’établissement,
  • Encourager une multiplicité des pratiques, dont la pratique ludique.
  • Développer une dynamique culturelle et sociale en direction des publics. Le CDI est un espace de lien social, de convivialité, de loisir, de culture et de citoyenneté,
  • Démocratiser le jeu au CDI et dans l’établissement, celui-ci participant aux apprentissages et à l’ouverture culturelle des élèves (voir la circulaire de mission des professeurs documentalistes, n° 2017-051 du 28-3-2017)

* Terme emprunté à Mathieu Asseman et Thadée Oliver, Le professeur documentaliste, initiateur d’une « politique ludique’, In Inter CDI n° 280-281, septembre-octobre 2019.

6. La vraie question de #profdoc : Pourquoi créer une ludothèque au CDI ?

  • Développer une culture du jeu au lycée,
  • Initier, essaimer au sein de l’équipe pédagogique des situations d’apprentissages ludiques,
  • Pour les multiples bénéfices du jeu : convivialité, plaisir, détente, loisir, activité libre, ressorts de collaboration, de coopération, de communication, mixité des publics, développer la créativité, réflexion,
  • Pour les vertus du jeu : le jeu associe la richesse des expériences vécues  à des émotions positives. Dans certains cas, il peut améliorer le climat scolaire. Un climat scolaire positif conditionne fortement l’engagement actif du sujet dans les apprentissages. Au travers du vécu et des épreuves partagées, le jeu coopératif établit des liens entre pairs et avec les adultes. Une meilleure connaissance de « l’autre » permet d’apprécier les aspects positifs de ses différences. 
  • Le jeu peut être un appui pédagogiquement efficace et pertinent dans les apprentissages pluridisciplinaires : engagement, motivation, dépassement de soi, estime de soi.

L’intégration d’un nouveau support comme le jeu interroge la politique documentaire de l’établissement. Cette première réflexion menée, vous pouvez alors vous lancer dans la création d’une ludothèque au CDI. Par quoi commencer ? Suite au prochain épisode.

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